Au dessus du bétail ahuri des humains Bondissaient en clartés les sauvages crinières Des mendieurs d’azur le pied dans nos chemins.
Les premiers vers de ‘Le Guignon’, de Stéphane Mallarmé. Ca peut se lire en ligne, mais le poème devrait être dispo dans la plupart des anthologies imprimées. Il l’est, par exemple dans le Mallarmé Poésies, édition Betrand Marchal, chez Gallimard, et dans le Mallarmé, Poésies et autres textes au Livre de Poche, édition de Jean-Luc Steinmetz. Et, sans surprise, dans l’édition de La Pléiade.
Ces mendieurs d’azur, ceux-là même qui bondissent en clartés, avec leurs sauvages crinières, ce sont les poètes.
Des artistes qui essayent tant bien que mal de s’extirper de la fange du bétail ahuri des humains (le monde matériel, celui de la bourgeoisie du 19e sicèle qui est à peu de choses près encore notre monde à nous… probablement plus pour très longtemps, vu comment la classe moyenne est attaquée de toute part.
Ces poètes tendus vers l’idéal (de la poésie)… Ces poètes si différents du bétail et pourtant toujours si proche car toujours le pied dans nos chemins.
Non, vils et fréquentant les déserts sans citerne, Ils courent sous le fouet d’un monarque rageur, Le Guignon, dont le rire inouï les prosterne.
Le Guignon, c’est ce bully qui les harcèle dirions-nous aujourd’hui. C’est à la fois la guigne qui le poursuit l’artiste (maudit et tout ça) et aussi la prétention de l’artiste lui-même à être différent de la foule (c’est toujours risqué de dire merde à une foule, c’est con la foule). Prétention qui le pousse à faire un grand écart toujours plus instable devant cette foule qui n’aime rien tant que le rire gras de pouvoir, d’un simple coup de coude ou d’un coup de pied, ramener le poète le nez dans la crotte, la fange dont nous parlions, dans un éclat de rire bien gras.
Ah oui, en plus d’être un bully, il se fait aussi et pas tout à fait par hasard que Le Guignon soit un poème de Baudelaire.
Je me souviens de la première fois où nous avions lu ce poème, avec quelques amis à l’école… tandis que nous étions à peu près les seuls à utiliser la bibliothèque, entièrement livrée à nous par un bibliothécaire trop heureux d’avoir un peu de compagnie durant les heures d’études et de récréation.
Loin d’être le plus complexe de Mallarmé, son poème nous avait enthousiasmé dès les premiers vers. Ce bétail humain et cette envolée des mendieurs d’azur nous parlant d’une voix si claire comme, je l’espère, cela doit encore parler à la plupart des adolescents qui lisent le poème aujourd’hui.
Nous fêteront bientôt (dans moins de 20 ans) les 200 ans de Mallarmé. Enfin, nous le fêterons si 1) la/sa poésie ou sa personne n’est pas jugée politiquement incorrecte, par je ne sais quel groupe 2) si nous ne mourrons pas tous, en foule donc, desséché ou réduit en cendres lors d’une prochaine vague de canicule, ou sous les assauts d’une tornade peut-être ? Alors, juste au cas où l’avenir ne s’annonçerait pas aussi radieux qu’on le promettait : « joyeux anniversaire pour dans 16 ans, Stéphane, je t’aimais bien tu sais. »

(Mallarmé, “Poésies et autres textes”, Livre de Poche #21001)
Published: 2026 Aug 03