Une amitié éternelle

Illustration

J’ai trouvé cette carte postale, cachée derrière la couverture d’une vieille édition des Œuvres de Platon (deux volumes, la Pléiade). Le petit mot au dos de la carte est daté de 1972 et, malgré qu’il soit signé, il reste muet quant à l’identité du signataire et du destinataire :

Abbaye de Senanque/ 84 - Gordes.
Le clocher de l’église abbatiale

A celui qui m’a fait naître.
Ces livres sont un symbole.
Pour Nous, liés à jamais, dans l’abandon confiant d’une amitié éternelle
Pour toujours nous le pouvons.

On pourrait s’imaginer bien des choses à la lecture de ces quelques lignes, mais je ne vais rien en faire.

Pour tout vous dire, je vais me contenter de remettre la carte postale là où je l’ai trouvée pour, peut-être un jour, laisser un autre lecteur de ce livre découvrir cette carte à son tour et décider s’il veut conclure quelque chose de ces quelques mots. Quant à moi, m’y refusant, je me satisfais (et tellement !) d’avoir croisé cette amitié qui n’est pas la mienne.

Mais ce prochain lecteur devra attendre que je me sépare de ce livre ou, plus probablement, que le livre, enfin séparé de moi par mon décès, lui tombe un jour entre les mains.

Lire un livre usagé c’est aussi être confronté à cette réalité apparemment plutôt dérangeante vu comment on en parle peu : le lecteur passe, le livre reste.

Je me sais bien plus mortel que ce livre qui, s’il n’est pas immortel non plus, est équipé pour durer et qui, sauf incident majeur, pourra passer le prochain siècle sans trop d’efforts. Contrairement à moi, et de loin.

Au final, un livre de seconde main, ou de troisième main, ou de plusième main, c’est une piqure de rappel : peu importe le prix qu’on le paye, un livre ne nous appartient jamais entièrement, nous n’en sommes que le locataire, pour le court ou le long terme.

L’autre chose qui peut nous sauter aux yeux quand on lit un livre dont nous ne sommes pas le premier lecteur, c’est de tomber sur les traces laissées par ses précédents lecteurs.

Le plus souvent, ce seront des passages soulignés ou marqués, des notes griffonnées dans les marges ou à la fin du volume. La plupart, difficilement lisibles car écrites à la hâte par et pour ce lecteur lui-même, sans souci de lisibilité ni même de faire une phrase ou un mot complet. Des notes qui donnent pourtant une idée assez précise de ce qui a retenu l’attention de cet autre lecteur, de ce qui l’a surpris ou enchanté, ou contrarié.

Une autre fois, ce sera un bout de papier ramassé au hasard pour servir de marque-page de fortune, une carte-de visite, un ticket de caisse, une image ou même une coupure de presse, un dépliant publicitaire. Un petit quelque chose d’insignifiant et de sans valeur pour le lecteur d’alors qui, pourtant, des années plus tard nous donne à nous l’impression d’en apprendre beaucoup sur cet autre lecteur. Ses préférences, ses goûts, ses habitudes d’achats, voire sur sa façon de lire. Qui étais-tu, ami lecteur qui utilsiait des emballages de bonbons soigneusement aplatis et défroissés pour marquer certaines pages du Livre VIII des Confessions de Saint Augustin?

Plus rarement encore, comme ici, c’est un souvenir personnel un tout petit bout d’intimité sur lequel on va tomber. Quelque chose d’important pour ce lecteur d’alors, assez pour qu’il souhaite le préserver entre les pages d’un livre auquel il tenait et pou qu’il veuille aussi, peut-être ou peut-être pas je n’en sais rien, le mettre à l’abri d’un regard indiscret?

Je suis tombé sur cette amitié par accident, tel un malotru qui aurait ouvert la porte d’une chambre qui ne serait pas la sienne sans frapper d’abord. Si cette carte ne m’était pas destinée, leur amitié me parle.

Leur souhait de partager quelque chose d’aussi rare qu’une véritable amitié, et de la voir durer au-delà de toutes limites raisonnables, pour l’éternité carrément, de la faire durer au-delà de soi-même. Et puis, encore une fois, il y a moi, témoin accidentel de leur souhait, et ma soudaine réalisation que je suis en train de lire un diaogue entre deux amis à 54 ans d’écart ; grâce à une carte postale dont le verso montre une abbaye vieille de presque 1000 ans (dans laquelle je peux toujours me rendre aujourd’hui), une abbaye dont la principale vocation était de donner corps à un autre type de dialogue hors du temps, entre l’homme et Dieu ; une carte postale cachée dans un livre qui nous rend accessible des dialoguies vieux de plus de 2400 ans.

Cette soudaine réalisation que, peut-être, derrière ces mots qui m’ont un instant semblés naïfs, ces deux amis ont effectivement touché à quelque qui dure par-delà soi.


Je feuillette ce livre, les dialogues socratiques de Platon que je n’avais jamais relus en Français depuis… j’étais encore étudiant à la fac. N’est-ce pas ce à quoi aspire tout acte d’écriture ? Durer. Faire durer ce que Socrate voulait être des dialogues vivants (et temporaires) entre lui et ses interlocuteur, les coucher par écrit sans quoi nosu n’aurions jamais rien su de ce qui s’y disait? Durer par-delà Socrate, et par-delà Platon. Offrir une parole à toute personne qui viendra après soi?

N’est-ce pas aussi la raison d’être d’un livre en tant qu’objet ? D’être passé de main en main, et donc durer par-delà chacun de ses lecteurs ?

Du moins, on était en droit de penser ça jusque relativement récemment. Jusqu’à que, si pas tous, un bien trop grand nombre d’éditeurs décident de traiter le livre comme un objet de consommation comme les autres. Vite et mal fabriqué, et certainement pas pour durer, plus même le temps d’une seule lecture. Je ne compte plus le nombre de livres neufs dont les pages se détachaient à peine le livre ouvert, telles des feuilles mortes.

Un livre jetable. Un bon business, pour celui qui fabrique et vend ces livres jetables, car il faudra toujours au prochain lecteur acheter la toute dernière édition du livre. Ce lecteur qui sera donc condamné à lire un livre toujours neuf, jamais écorné, jamais annoté… Un livre sans jamais aucun cri d’amitié dissimulé entre ses pages, lancé comme une bouteille à la mer, par-delà le temps car en dehors du temps. Un livre sans passé et sans aucune histoire à raconter.

Au fond, ça me fait penser à cet autre livre qui ne sera jamais usagé et qui sera toujours aussi impersonnel et sans anecdotes. L’ebook.

Published: 2026/01/05