RIP la presse papier ?

Dans ce document, sur lequel je reviendrai probablement plus en détail dans un prochain billet, les rapporteurs du gouvernement se penchent sur la situation financière de la Poste.

Ce qui m’intéresse plus spécifiquement dans ce long document, c’est la mention de l’importance de la transition digitale de la presse à la fois dans un souci écologique (qui, à mon avis mériterait d’être plus finement analysé avant d’être promu au statut de vérité indiscutable), et dans un souci économique (sur lequel il semble difficile d’émettre des réserves: ça coûtera tout de suite moins cher à la Poste d’envoyer des journaux… si elle n’a a plus de journaux à envoyer).

Pour comprendre le lien entre la Poste et la presse, il faut savoir qu’en France La Poste, qui est un service Public, est chargée de plus que juste distribuer les courriers et les colis. Elle offre entre autres choses une banque et se charge de la distribution de la presse papier.

Cette distribution de la presse, selon les régions, elle la fait en concurrence avec des services de portages privés mais c’est quelque chose qu’elle fait strictement encadrée par la loi : elle pratique en effet un tarif préférentiel, bien moins cher que le coût d’envoi réel d’un courrier classique. Un tarif sans lequel envoyer la presse par courrier ne serait tout simplement pas viable.

Ce tarif préférentiel est donc essentiel à la survie de la presse imprimée, mais il coûte beaucoup d’argent à la Poste. Ce coût est pris en charge par l’Etat. Or, selon ce rapport, l’Etat ne compense pas assez et donc :

La mission de distribution de la presse représente désormais un déficit après compensation de plus de 600 millions d’euros par an, soit plus de la moitié du déficit supporté par La Poste au titre de ses quatre missions de service public.

Les rapporteurs proposent d’agir, à deux niveaux (le rapport propose bien d’autres pistes pour aider la Poste, mais elles ne concernent pas directement la distribution de la presse) :

Le financement d’un tel modèle devra être fondé sur un rééquilibrage du modèle économique de la production de l’information. Alors que la presse écrite assume près de 40 % du coût de la production de l’information politique et générale en France en 2025, elle perçoit moins de 10 % des revenus de l’ensemble du marché publicitaire contre 27,4 % en 2012. Les recettes publicitaires sont désormais captées en majorité par des géants du numérique extra-européens qui capitalisent sur une information qu’ils ne produisent pas.

Cette situation empêche les éditeurs de générer des recettes sur leurs publications numériques, et freine de ce fait la transition numérique de la presse. Une telle transition est pourtant nécessaire à terme, tant pour des raisons écologiques, de diffusion de l’information au plus grand nombre que pour éviter la croissance des coûts de la distribution papier. Les rapporteurs recommandent donc un renforcement important du fonds stratégique pour le développement de la presse (FSDP) pour soutenir les investissements des titres de presse vers le basculement numérique. Ils recommandent également un investissement soutenu et durable dans l’inclusion numérique, afin de permettre la transition des usagers les moins familiers avec les outils numériques vers ce type de format.

Il y a plusieurs présupposés qui méritent d’être questionnés dans leur hypothèse de travail :

  1. Que le support de lecture est indifférent quand il s’agit d’informer.
  2. Que l’accès au numérique est un progrès (c’est mieux, y compris pour faire des économies mais pas que), et sachant que c’est un un progrès…
  3. Seul le manque d’éducation et/ou l’âge avancé de l’utilisateur peut expliquer un refus ou l’incapacité de passer au numérique. Et ce serait donc qu’une question d’apprendre à utiliser l’outil informatique.
  4. Que l’Etat n’a pas à payer pour le portage de la presse.

Je ne vais réagir qu’à certains points.

Le support de lecture est indifférent

Pourquoi dès lors un pays comme la Suède fait marche arrière dans ses classes basculées au tout numérique a choissi en hâtge de rendre une place au livre de classe imprimé ?

Indice : c’est pour enrayer le déclin noté dans la capacité de lecture et d’apprentissage des enfants après le passage il y a 16 ans de ça au tout numérique/écran.

Quels sont les symptômes de plus en plus débattus de la lecture exclusive (ou excessive) sur écran ?

D’un point de vue intellectuel, on constate une perte de la capacité à se concentrer et moins bonne mémorisation de l’information (ça aide pourtant, quand on essaye de s’informer, de se souvenir de ce qu’on a lu quelques paragraphes plus haut, ou même la veille, ou il y a une semaine, etc.).

On pourrait aussi interroger les impacts physiologiques potentiels : lumière émise directement dans les yeux, avec la fatigue oculaire et l’accroissement du nombre de personnes ayant besoin de verres correctifs. Par exemple.

Et si cela ne suffisait pas, on devrait aussi s’inquiéter des phénomènes tels que le doomscrolling, FOMO, FUD et ces fameuses fake news qui semblent devenir si présentes qu’elles en fragiliseraient nos belles démocraties… Et sont tellement dangereuses que nos dirigeants se sentent dans l’obligation de promulguer des lois pour les interdire… au lieu d’apprendre aux citoyens à les repérer et à mieux lire les news ?

Une dernière raison de questionner la neutralité de la lecture sur écran, cette fois en tant que citoyen Européen, c’est de se souvenir que l’immense majorité de ces écrans sont fabriqués en Chine, et que tous ou presque appartiennent à des entreprises américaines ou dépendantes des Etats-Unis, qui ne nous veulent plus que du bien je pense qu’ils nous l’ont clairement fait savoir.

Numérique = écologique ?

Ce serait plus écolo car plus besoin de papier, donc pas besoin d’abattre et de transformer des arbres et parce que plus besoin de livrer (pétrole) les journaux à domicile. Tout passe par le tube de l’Internet.

Avant d’acquiescer, on me permettra d’attendre que soient publiés les chiffres d’une étude attendre de lire les chiffres d’une étude pour le confirmer.

Je parle d’une étude qui prendrait en compte l’ensemble réel de la chaîne et de ses coûts (en énergie et en ressources naturelles). Et qui ensuite prendrait aussi en compte l’impact que le passage au numérique à sur notre consommation de contenus.

  1. Extraction des matières premières pour fabriquer et expédier à travers toute la planète les appareils de lecture (téléphones, tablettes, ordinateurs, liseuses).
  2. De leur renouvellement car, économie capitaliste oblige, il s’agit de déjà penser à acheter le prochain modèle, n’est-ce pas. Suivre les mises à jours et donc fabriquer, stocker et transporter toujours plus d’appareils à travers la planète.
  3. Prendre en compte le coût des serveurs de stockage où sont enregistrés les contenues des journaux. Le coût énergétique de fabrication et de maintenance du réseau lui-même (les câbles, etc.) car si notre très cher WIFI est sans fil, Internet a toujours un besoin massif de câbles et de serveurs pour fonctionner
  4. Stockage (et sauvegarde, refroidissement).
  5. N’oublions pas l’inévitable ‘aide’ apportée par l’iA car cette presse numérique qui arrive sera saturée d’IA, qui en rédigera une bonne part et surtout nous en proposera des digests taillés sur mesure pour chacun de nous. Or, l’IA consomme beaucoup d’électricité et d’eau, de ce que j’ai compris, et ne semble pas écrire que des choses pertinentes non plus. Aucun d’impact ?

Je parlai aussi de nos usages de lecture et de leur conséquences : quel est l’impact du fait que nous passions à présent plus de temps ou presque devant nos écrans qu’à faire n’importe quoi d’autre ? Ca consomme combien à l’heure, un écran ?

Ensuite, il faudrait comparer ses chiffres à ceux de la fabrication, du stockage, de la distribution et de l’accès à une information papier. Après quoi, il faudrait comparer ça dans la durée : sur 10, 20 et 50 ans, si pas 100 car je peux lire aujourd’hui des journaux et des livres imprimés il y a 100 ans (ou bien plus) sans consommer beaucoup d’énergie (une simple ampoule, si la pièce est sombre, et peut-être un ticket de métro ou de train pour me rendre à la bibliothèque si le texte n’est pas déjà dans ma bibliothèque perso), sans faire tourner un serveur Internet et sans faire fondre un iceberg pour que l’IA le lise et le résumé à ma place… avec l’honnêteté et la capacité à comprendre qu’on lui sait.

Dernier détail : la presse imprimée est plus dure… à corriger. Pas possible de ‘corriger’, aka réécrire un article une fois qu’il est imprimé. Ca ne laisse pas beaucoup de traces de la faire en numérique.

C’est l’ignorance, le manque d’éducation qui tient à distance du numérique

C’est vrai. Souvent. Pas tout le temps. Et je suis d’accord qu’il faut réduire cette fracture.

Mais ce n’est pas toujours le cas. Après plus de deux décennies à consommer mon contenu sous forme numérique, j’ai choisi de revenir au papier. C’est un choix raisonné et maîtrisé, et c’est un choix politique.

Par souci de contrôle sur ma vie privée : je refuse d’accepter que ma vie privée soit bradée sur l’autel du marketing et de la publicité toute puissante. Je le refuse d’autant plus quand il s’agit de tracker mes habitudes de lectures ‘politiques’ car le chois d’un journal n’est pas anodin, et le choix des articles que je lis dedans ne l’est pas plus. Comme ne le sont pas les notes et remarques que je peux éventuellement prendre durant ma lecture.

Par souci de réduire ma dépendance de citoyen de l’UE face aux GAFAM made in USA, aussi.

Ce dernier argument mériterait à lui seul de questionner les biais de ce rapport et donc les solutions qu’il propose.

conclusion ?

Je ne doute pas que les rapporteurs essayent sincèrement de sauver la Poste (et la presse) mais ils me semblent le faire sur base de présupposés dont le bien fondé ne me semble pas aller de soi.

Ce faisant, ils renforcent une technologie (Américaine, pour l’essentiel) qui échappe à notre contrôle et qui, de plus en plus ouvertement s’arroge le droit d’envahir et d’influencer notre vie privée et nos choix de citoyens. C’est la définition même de la publicité : orienter nos choix, qu’il s’agisse de choisir un paquet de lessive ou du prochain chef de l’État.

Surtout, à mon humble avis, bien malgré eux ils poursuivent un travail de sape : l’éradication de toute presse indépendante et sa concentration au sein de grands groupes, contrôlés par une poignée de personnes. Grand groupes qui seuls auraient les moyens de supporter les coûts d’une diffusion imprimée non-aidée par l’Etat. Et encore, probablement pas tous. Des grands groupes qui rendront encore plus facile le contrôle de la presse (pour ne pas dire la censure) et des informations qui seront mises à la portée du citoyen.

A mon avis, aujourd’hui déjà, mais demain plus que jamais nous aurons besoin d’un accès le plus libre possible à la presse. S’informer va devenir un véritable sport de combat.

La presse imprimée peut encore jouer ce rôle, tant qu’on lui donne le moyen d’atteindre ses lecteurs sans l’obliger à passer par Internet. Internet, on l’a déjà vu, est bien trop facile à museler. Enfin, tout ça c’est beaucoup de bruit pour rien, comme disait l’autre. Et c’est sans doute moi qui suis bien naïf.

Photo de première page de deux numéros du Figaro montrant son prix Le prix du quotidien Le Figaro: 4€ (et 7,90 le vendredi). C’est le prix à payer quotidiennement (c’est moins, lorsqu’on est abonné) pour un seul journal. Idéalement, on on devrait au minimum en lire deux par jour, de bords différents, afin d’avoir une vue plus élargie.

Published: 2026 Jul 04

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