Comment décorer son appartement (parisiens) en 1973 ?

L’une des raisons qui fait que j’utilise encore YouTube, ce sont les archives de l’INA (elles sont également disponibles sur le site de lINA directement mais la recherche n’y est pas… aussi efficace. Bref, je trouve plus facilement le genre de vidéos de l’INA que je recherche sur YT.

Ce que je regarde le plus pour le moment, ce sont des vidéos consacrées au Paris d’avant. Le Paris qui va de la fin des années 60 à la fin des années 80 à peu près : mon enfance et ma jeunesse, quoi, qui elles n’étaient pas parisiennes du tout.

Ici, c’est un reportage qui nous propose “de visiter six fois le même appartement aménagé par six femmes différentes”, dans un immeuble tout neuf, neuf en 1973, du 14e arrondissement de Paris. “Peut-être se dégagera-t-il de cette visite le profil du goût de la femme française en matière de décoration”, nous tease la présentatrice du reportage : 1973: How to Decorate Your Apartment in Style? | INA Société.

Avec un écart de 50 ans entre leur présent et le nôtre, il y a quelque chose de touchant à écouter parler ces femmes, toutes des épouses et souvent aussi des mères de famille, qui soulignent l’importance, ou pas, de la maison et de sa décoration ainsi que l’importance du mobilier. C’est aussi un plaisir de les écouter parler de façon aussi nuancée de leurs préférences, même quand elles sont bien tranchées. C’est quelque chose qui a de quoi surprendre aujourd’hui, dans notre époque saturée d’intolérances abruptes et de hargnes hystériques envers tout ceux qui osent ne pas partager nos valeurs. Mais ce n’est même pas ce qui m’a le plus frappé.

Ce qui m’a frappé, ce sont les livres. Dans ces appartements, il y a des livres, à peu près partout.

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Ces livres ont ou, plutôt, ils avaient en 1973 une place légitime dans ces logements.

Le livre de 1973 était un objet usuel, pas cet objet décoratif ou ‘collector’ qu’il est devenu aujourd’hui, non. Le livre allait de soi, comme il allait de soi… qu’on le lise.

Y compris dans la cuisine, nous expliquait l’une de ces dames avec laquelle je serais probablement d‘accord sur ce point mais ne décidant pas seul de l’organisation de notre logement, les livres n’entrent dans la cuisine qu’en cachette, quand j’y suis seul.

Là-bas, dans ce Paris du 14e arrondissement et d’il y a 50 ans de ça, dans chacun des six appartements visités il y avait des livres (au moins dans 5 sur les 6). Des livres dans le salon mais aussi, pour plusieurs appartements, dans le hall d’entrée, dans les chambres (dont celles des enfants) sans oublier, cette très accueillante — bien que très bleue, vous comprendrez si vous regardez la vidéo — cuisine.

Et aujourd’hui ? Où sont passés les livres dans nos appartements parisiens ?

Je ne sais pas vous mais cela fait des années que j’ai cessé de m’étonner du nombre de logements où je ne vois jamais un livre traîner—ni même un qui soit soigneusement rangé, d’ailleurs. Même pas un e-reader, posé quelque part.

Nos bibliothèques (biblos du Grec ancien signifie ‘livre’, en réalité ça désige ele papyrus sur lequel les textes étaient copiés mais par extension c’est devenu ‘livre’, qui lui même vient du Latin Liber (qui désignait un autre support d’écriture) et, donc, bibliothèque signifiait « l’endroit où on stocke les livres ») ne servent plus que rarement à ranger des livres, mais plutôt à exposer des objets.

Ou alors quand il y a des livres ce seront des livres d’histoires illustrées, pour les enfants. Comme si la lecture était à présent réservée aux bébés qui, ne sachant pas encore lire tout seul, doivent être aidés par l’un des parents qui ba lire pour eux. Ou encore était réservée aux jeunes enfants qui, justement, apprennent à lire et ont besoin de pratiquer. C’est vrai que se sont deux populations qui aiment qu’on leur raconte des histoires et qui n’en rougissent pas. Et donc, eux, ont encore droit à quelques livres dans nos appartements parisiens bien plus high-tech et au papier-peint sensiblement moins psychédélique que ceux de 1973 — c’est beau le progrès.

Mais les livres que lisent les adultes ? Il y a bien encore les beaux livres posés sur la table basse du salon ou soigneusement présentés sur les rayons jamais débordants de la bibliothèque (du Grec Ancie… ok, ok j’arrête) . Des livres d’art aussi, ou des éditions ‘collector’ sur telle ou telle thématique. Des livres à feuilleter, donc, pas des livres à lire.

On croise aussi quelques romans, lectures quasi obligatoires d’une génération à l’autre dont certains valent même vraiment la peine d’être lus. Certains, pas tous. Mais sorti de ça ? Je croise rarement des livres.

C’est comme si nous avions collectivement décidé que la lecture n’était plus une activité digne de nous, les adultes. Qu’il y avait plus sérieux, plus important et plus intéressant à faire… Lire des histoires (ou des trucs sérieux, tant qu’à faire) en tant qu’adulte ? Non, merci. Pas le temps ! Trop de trucs à faire !

Quel dommage que cette vie débordée ne le soit pas aussi pour arrêter de doomscroller sur YT, TikTok et sur les réseaux sociaux, n’est-ce pas ? Car ces mêmes adultes trop débordés pour lire semblent plus en manque que jamais d’histoires, d’histoire qu’on leur raconte. Tellement en manque qu’ils s’agglutinent par millions, si pas plus, chaque jour, pour écouter des histoires sans intérêt ou presque partagées sur les réseaux sociaux ou devant les écrans de télé.

Et c’est une coïncidence (pas) amusante de remarquer que nous nous sommes éloignés de la lecture au moment même où notre société Occidentale, Européenne et Française et à peu près chacun de nous individuellement aussi, aurait perdu sa capacité à innover, à promouvoir et défendre ses propres valeurs et idéaux — un mot qui est presque devenu un gros mot.

Est-ce qu’en laissant tomber la lecture nous n’avons pas ouvert en grand la porte à la violence et à la haine de l’autre ? N’avons nous pas contribué à fabriquer ce monde où « la loi du plus fort » — comme nous bassinent depuis peu ces media que l’on écoute et que l’on regarde, mais qu’on ne lit hélas presque plus — redevient la norme ?

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En regardant ce reportage de 1973 on devrait peut-être aussi noter comment les télés d’alors, terriblement épaisses et pataudes avec leur gros tube cathodique bombé, et tellement low tech que c’était même pas de la HD voire que c’était peut-être même pas encore en couleurs, comment ces télés d’alors, disais-je, semblaient tellement moins voraces de notre espace à vivre.

Se sont de petites télés.

Contrairement à nos écrans si fin et si légers, et si high tech, ces vieilleries grossières n’essayaient pas de remplir tout l’espace à vivre avec leur écran géant. Elles semblaient accepter de laisser de la place à d’autres objets dans la pièce. D’autres objets et peut-être donc aussi à d’autres activités que de se vautrer dans le canapé pour regarder la télé. Par exemple, écouter des disques ou encore bavarder entre-nous ou, soyons furieusement fous un instant, lire un livre tout seul dans son coin ?

Pour en revenir à ces six appartements de 1973, j’avoue que j’aurais adoré que cette série d’entretiens se poursuive sur plusieurs années, non seulement sur le temps que ces familles-là ont vécu dans ces appariements, mais aussi après leur départ comment d’autres familles y seraient venues et s’y seraient installées chez elles. Et alors, peut-être qu’on aurait vu progressivement rétrécir la place du livre et de la lecture à Paris et en France. Peut-être en même temps que rétrécissait la place de la France (et de l’Occident) dans le monde ? Quelle idée saugrenue…

Bref. Un autre billet de blog insensé.

Dès lors, pour finir sur quelque chose de moins con que mes ronchonnements de vieux, c’est très volontiers que je laisse le dernier mot à l’une de ces jeunes femmes qui nous adresse la parole depuis son Paris de 1973 :

Je pense qu’on s’est un peu trop précipité sur la décoration et je le regrette un peu. Je pense qu’on aurait dû attendre, trouver les objets les plus beaux et puis essayer de petit à petit…

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Published: 2026 Jan 16

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