1972 avait été déclarée année internationale du livre, par l’UNESCO.
C’est très sympa, mais je n’en savais rien jusqu’à ce je tombe sur cette édition en deux volumes des Mémoires d’outre-tombe de Chateaubriand—pour moins de la moitié du prix d’un café au bar du coin… J’en ai déjà parlé, et même si ça n’a rien à voir avec ce qui motive ce billet, ça commence sérieusement à m’obséder le prix dérisoire des livres d’occasions. Pas que je m’en plaigne en tant qu’acheteur, évidemment pas, mais ça ne laisse présager rien de bon sur la place que livre tient encore dans notre société.
Bref, de quoi on parlait ?
Ah oui, 1972 l’année internationale du Livre qui, ici en France, a vu quelques initiatives plutôt excitantes: création de la collection ‘Bouquins’ (1er volume paru en 74, mais la collection semble avoir été lancée pour célébrer 1972), création de la collection ‘Points’, au Seuil. Sans oublier Hachette qui lance sa collection ‘Pluriel’. Que des bonnes choses ! Sans oublier, bien sûr, ces livres-ci :

Deux volumes de Chateaubriand, d’un ensemble de 6 livres (ou plus) qui étaient offerts aux jeunes mariés, par la république/le ministère de l’éducation nationale (les majuscules, ça se mérite). Offrir des livres, c’est sympa comme tout (la France ne nous a jamais offert le moindre livre, à ma moitié ou moi, pas même une copie du Code Civil, que nous sommes pourtant tous censés connaître.
Là où ça devient carrément réjouissant, c’est quand on prend la peine de lire l’incipit ajouté en tête de chaque volume, visible en bas de la page de gauche sur la photo (je souligne) :
Au moment où le Maire vous remet votre livret de famille, le Ministère de l’Education Nationale vous offre ces six volumes où quelques-uns de nos plus grands écrivains ont mis le meilleur d’eux-mêmes pour parler au meilleur de nous-même.
Le livre est une école, toujours ouverte, accueillante, il est un instrument de liberté, de culture.
Il est à votre disposition dans les bibliothèques de lecture publique; qu’il ait aussi sa place dans votre foyer.
Ca a bien changé, depuis 1972.
Je ne pense pas que la nation offre encore de livres aux jeunes mariés, ni aux (jeunes) pacsés. Ni qu’elle insiste tant que ça pour encourager la lecture (des classiques) non pas comme la corvée scolaire, ô combien casse-bonbons, qu’elle est hélas trop souvent devenue mais bien comme une des actions les plus intelligentes, à la portée de n’importe qui sachant lire et qui souhaiterait grandir.
D’ailleurs, qui lit encore?
On s’en fiche des livres. On a de la vidéo et des réseaux. Joliments décorés de publicités. D’accord, le livre n’a pas complètement disparu. Pour le moment. Mais pour un nombre croissant de personnes ouvrir un livre n’est déjà plus un choix qui va de soi, un choix aussi utile que réjouissant. C’est uen corvée. Et ça c’est indiscutable.
Je ne parle pas du fait que les jeunes ne lisent plus, bien trop de vieux comme moi sont également concernés, mais c’est surtout pour ces jeunes que c’est dramatique car, contrairement aux vieux cons de mon genre, ces jeunes n’auront peut-être jamais l’opportunité de réaliser à quel point le livre est effectivement une école, toujours ouverte, accueillante, il est un instrument de liberté, de culture. Et ces mêmes jeunes, contrairement à nous les vieux, ont encore toute leur vie devant eux pour payer le prix de cette rencontre ratée.
Ils ne lisent pas parce qu’ils ont des choses plus excitantes à faire mais je pense aussi parce que nous avons échoué à leur donner le goût et la maîtrise de la lecture.
Echec par l’exemple, d’abord. Nous ont-ils plus souvent vus le nez plongé dans un livre que l’on dévorait avec gourmandise ou plutôt dans l’écran de nos smartphones, scrollant avec lassitude ou peut dans les écrans de nos ordinateurs ou dans celui de la TV?
Echec pédagogique, aussi. Nous n’avons pas su les préparer à vouloir lire avec—attention, mot qui fâche—un peu de contrainte… comme on doit faire un effort pour apprendre quoi que ce soi de difficile, quoi que ce soit qui en vaille la peine. Or lire en vaut largement la peine, et apprendre à correctement lire est très difficile.
Echec, enfin dans la façon dont nous n’avons jamais exigé d’eux qu’ils fassent de la lecture une habitude. Jeune, j’étais obligé de lire et on ne m’a jamais demandé mon avis, ni d’aimer ça. Je devai slire. Avec le recule, je peux dire ceci : c’est sans surprise que j’ai rapidement pris goût à ça et que la corvée est devenue ce plaisir intime qui ne m’a plus quitté après un premier réflexe de rejet auquel les adultes autour de moi ont tenu tête en ne me laissant d’autre choix que de lire. Très vite aussi, certains de ces adultes ont pris la peine de me guider dans le choix des livres et de m’expliquer comment les utiliser au mieux. Bref, j’ai été éduqué à la lecture.
Ces jeunes qui ne lisent plus n’y sont donc pour rien. C’est notre échec. Mais c’est eux seuls qui en payeront le prix.
Est-il encore temps de corriger ça? Je veux penser que oui, mais je n’en sais rien. Ce que je sais, en revanche, c’est que si rien n’est tenté les conséquences de cette déconnexion toujours plus complète entre les jeunes et le livre, pas tant l’objet livre que le support des idées qu’il met à notre portée, va leur coûter cher.
Bref, la France n’avait pas plus de pétrole en 1972 qu’aujourd’hui en 2025 mais à l’époque, pour compenser, elle semblait avoir des idées.
Published: 2025 Dec 03